jeudi 22 octobre 2009

Parfois se taire - le temps des vendanges

Moi qui adore faire des listes, et détailler, mot par mot, tout ce qui me ravit ou m’honore ou me bouleverse, ou me repêche, ou me guérit, ou me console, moi qui glâne patiemment les noms des villes, des nuages, des courants, des odeurs, moi qui traque inlassablement le vent, le vin, les trains, les fleuves, les îles, les baisers, moi qui compte mes chances, et les recompte en secret le soir, comme un paquet miraculeux de miettes précieuses, comme ces morceaux de sea glass que ma mère ramasse sur les plages, petits éclats qui ne valent rien et qui valent tout, moi qui écris pour me donner du courage, moi qui choisis de relater la lumière, ou la trace qu’elle laisse, ou la trace qu’elle aurait pu laisser; j’ai perdu le compte.

C’était la fin de semaine de l’Action de grâce, j’avais résolu de faire une nouvelle liste, celle des choses et des gens à quoi, à qui j’avais envie de dire merci, j’avais mon petit projet d’état des lieux dans la tête et je me promenais avec depuis quelques jours déjà. Ça me plaisait. Ça m’allumait l’oeil. Ça me faisait faire attention aux jolies choses.

Et puis le samedi on a joué la Trilogie, c’était la première fois depuis cet été, et l’énergie était incroyable, je crois, en tout cas d’où je regardais, quelle joie, quelle joie de se retrouver tous, on était dans un théâtre, je n’avais presque pas dormi de la nuit parce que dans la chambre j’avais eu chaud, puis il y avait eu des moustiques, puis j’avais pensé à toutes sortes de choses, au spectacle, à la vie, à nos vies, à ce qui se répare sans qu’on s’en rende compte, à ce qui se prépare, aussi, à notre insu, à tout ce qui avance sans nous, malgré nous, à ce qu’on appelle; puis après toutes ces pensées j’avais eu faim, je m’étais relevée et j’avais mangé du yogourt à 4h30 du matin, avec du miel, en me disant que je n’avais aucun contrôle sur cette nuit, et que ce n’était pas plus mal, puis j’avais finalement dormi, enfin, bien mais trop peu, bref, on était partis pour onze heures et j’étais enchantée mais épuisée d’avance. Ce sont des choses qui arrivent.

On a fait la première pièce. Quand on a eu fini, les autres jouaient encore, ceux de la seconde pièce se préparaient en-haut, et Linda m’a dessiné mon tatouage dans le dos pour prendre de l’avance.

Je portais la robe d’Hélène, ouverte derrière, pour faire sécher l’encre sur ma peau. Et je me suis dirigée vers ma loge, au deuxième étage au fond. Le couloir était vide. Quand je suis passée, la loge des habilleuses était pleine de linge propre en train de sécher, fenêtres grandes ouvertes sur les derniers moments de beau temps avant l’automne, il était environ seize heures trente, je me suis arrêtée, je me suis tournée vers l’ouest, le soleil était parfaitement horizontal et entrait, perpendiculaire, sans équivoque, catégorique, et le courant d’air qui courait était lui aussi impérieux, ça sentait le coton et la lessive fraîche, les cloches sonnaient, je le jure, les cloches se sont mises à sonner, et je suis restée, yeux fermées dans cette évidence, à court de mots, à quoi bon faire la liste de tout ce qui menait à cet instant, puisque cet instant existait, j’étais dedans, toute seule, dans un théâtre rempli à craquer, j’étais toute seule avec mon bonheur inexplicable, j’étais toute seule et c’était parfait.

Je n’ai pas fait de liste.

lundi 19 octobre 2009

Je n'ai pas peur de la route

Avant-hier j’étais à Nantes. Dans un lieu très étrange. Un divan-lit ouvert tout le jour. Des couvertures bleues en polar, deux, pourtant pas suffisantes pour me tenir chaud. Je dormais avec des chaussettes qui montaient jusqu’aux cuisses et un chandail à manches longues. Plus une écharpe, au début de la nuit. Il y avait là aussi: des roses de toutes les couleurs, achetées pour célébrer mon dos blessé qui allait mieux, des citrons en quantité parce qu’ils vendaient le filet seulement un euro quinze au Marché Plus d’à côté , un sèche-cheveux local (j’ai fini par céder, je déteste avoir les cheveux humides, j’ai acheté un séchoir, salut les écolos comme dirait mon amie Anne-Marie), une télé à écran plat que je n’ai jamais allumée, quelques cadres sous le thème “voiles, mer et marins”, sans doute pour s’accorder au slogan de l’établissement (Cap sur les affaires, pour cadrer avec la Bretagne environnante, un bijou de cohérence tout ça, ça fait chaud au coeur du voyageur), des maringouins, toujours deux ou trois, une grande douche, des rideaux, des fins blancs en mousseline, et aussi des bleus plus lourds. Un épais tapis bleu roi. C’était très calme. Ça sentait bon, ça sentait les draps propres. Le savon blanc. Malgré tout je pense que l’air n’était pas super, et le lit était très inconfortable.

J’ai passé deux semaines là-bas. C’était une chambre trop petite (on pouvait à peine faire le tour du lit), pas spécialement jolie.

Mais. Comment dire.

Un jour pendant la première semaine, j’étais là-dedans, dans cette espèce de cabane impersonnelle, à faire mes petites affaires (cap sur mes petites affaires), ranger un peu, changer l’eau des fleurs, je sais pas quoi - et je me suis dit: cet endroit est complètement artificiel, et objectivement c’est très curieux de vivre ici, d’essayer de vivre normalement ici. C’est contre-nature. C’est presque un décor. C’est extrêmement bizarre d’être ici.

Et ce qui est encore plus bizarre, c’est que je me sens chez moi. Je trouve ça presque plus normal d’être là, dans cette chambre-là, que dans mon appartement. Depuis quatre ans, j’ai passé plus de temps dans des no-where que dans de vraies habitations. Je me suis doucement déséquilibrée. J’ai l’impression d’être ici à la maison.

N’empêche. Elle avait quelque chose, cette chambre. Elle était bien.

En tout cas: elle a été, pour quelques nuits, mienne.

Chambre 301. Salut.

vendredi 16 octobre 2009

Amuse-bouche


Pour (re)commencer: une histoire de fille toute seule en voyage, puisque si je ne suis plus seule, je suis partie seule, et que ces petits moments de, hum, disons d’éternité, à cheval entre le ridicule et le sublime, n’arrivent qu’aux filles toutes seules loin de chez elles. Je le sais, ça m’arrive assez souvent, j’ai appris à reconnaître ce parfum reconnaissable entre tous du désespoir comique, qui donne le goût de brailler sur le moment, mais fera assurément la joie des correspondants restés à la maison et qui attendent précisément ce genre de récit pour se bidonner un bon coup.

Aéroport de Toronto. Sept heures d’attente. Ne me demandez pas comment ça a pu arriver, compte tenu du fait que je partais pour la France, c’est arrivé, et ça fait partie de la game, mettons ça sur le compte du fait qu’on ne part pas tous égaux dans la vie, et qu’il y en a qui se font surclasser parce qu’ils ont de beaux souliers, et d’autres qui attendent sept heures pour aucune raison. Dossier mystère, genre. De toutes façons: je le savais depuis longtemps, je m’étais faite à l’idée, pas de problème, en plus j’aime bien les aéroports, en-dehors du fait que tout coûte cinq fois le prix normal, ce sont parfois des endroits agréables, quand la lumière est bien pensée, mais surtout on sent là cet espèce de brouillard sentimental qui baigne les pensées de la foule: à l’aéroport, tout le monde se prend pour le héros du roman.

Entre les magasins tous semblables, les faux pubs, les bars et les restos où l’on peut déguster un hamburger pour 14 dollars, j’ai vite fait le tour de la place. J’ai pris des photos de la pluie dehors, des pistes, du tarmac, des avions. J’ai lu des revues debout. Il n’y avait pas internet. Bref, à seize heures, je savais plus quoi faire.

Je passe pour la huitième fois devant le petit institut de beauté minute et je me dis, oh mon dieu, allez hop, je me fait faire une manucure, rien de trop beau, c’est long, je m’emmerde, je vais me faire faire les ongles, oui! Quelle bonne idée! Comme c’est joyeux. Une manucure à l’aéroport. Et après on commence le voyage avec de jolies mains. Hourra, bravo, vendu.

J’aurais dû me douter de quelque chose quand la jolie jeune fille (qui jugeait mon anglais), à qui je demandais comment c’était de travailler dans un aéroport, m’a confié qu’elle en était seulement à sa deuxième journée. J’aurais peut-être dû jouer de prudence lorsqu’elle m’a demandé si elle posait une deuxième couche de vernis (euh, I guess, c’est pas toi qui connaît ça?), surtout que la première n’avait pas encore eu le temps de sécher... J’aurais dû camper sous le séchoir, vu que manifestement, ça allait pas le faire, avec cette deuxième couche trop épaisse sur une première couche pas sèche. Je sais pas où j’avais la tête. Dans les vapeurs de dissolvant, j’imagine. En tout cas: je voulais y croire.

Et finalement, je n’aurais pas dû m’éloigner tant de la boutique, qui affichait “satisfaction garantie ou argent remis”, pour me retrouver dans une autre aile complètement de l’aéroport, celle des vols internationnaux, avec mes ongles tout mous, mais qu’est-ce que tu veux, elle en a mis tellement épais, la petite chérie, que même sec le vernis était comme une espèce de pâte... Même en faisant très attention, j’ai scrapé disons six ongles sur dix. C’était dégueu. Alors qu’est-ce que j’ai fait avant d’embarquer dans l’avion?

Je suis allée dans une boutique d’aéroport.

J’ai acheté du remover à 5 dollars.

Je me suis assise au Tim Horton.

Et j’ai soigneusement enlevé le vernis sur tous mes ongles.

mercredi 9 septembre 2009

Ce sont nos désirs qui nous sauvent

Je suis rentrée à Québec et j’ai usé de différentes tactiques pour ne pas trop me sentir suspendue dans les airs, comme en proie à une apesentateur galopante, à un syndrome de pauvre petite fille riche du genre, ah, ouin, je sais pas je file pas trop, je suis comme entre deux tournées, c’est dur. Mais tsé. La vérité, c’est que malgré le fait que je me sois garrochée à Montréal le plus vite possible, que j’aie passé du temps chez mes parents, que j’aie fait des feux, que j’aie vu des shows, que j’aie joué à des nouveaux jeux de société, que j’aie donné des cadeaux, que j’en aie reçus, que j’aie lu, que j’aie inventé des recettes à base de légumineuses pour cause de budget serré, que je sois sortie, que je sois rentrée tard, que j’aie fait du ménage, que j’aie rencontré tous les nouveaux bébés nés en mon absence, que j’aie recommencé à m’entraîner et que j’aie même travaillé, la vérité, malgré mes beaux amis, les soupers étirés, les apéros impromptus, malgré toute ça et malgré le fait qu’il ait fini par faire beau, malgré ma vie qui est chouette comme tout, malgré les échappées belles, le trouble inattendu et autres revirements de situation inespérés, la vérité vraie c’est que je me sens pas encore tout à fait revenue, et déjà plus toute là. La vérité c’est que je suis comme entre parenthèses, que tout est bizarre, et que même faire l’épicerie, c’est compliqué, parce que qu’est-ce tu veux je repars vraiment bientôt, et que là, ben j’attends.


J’attends juste de retomber dans mon autre orbite, celui où je suis celle qui change de chambres d’hôtel presque toutes les semaines, qui se fait une maison avec deux bougies, une poche de thé et un bouquet de fleurs fraîches, celle qui frôle tous les jours les vies qu’elle n’a pas choisies de vivre.


Là je suis à Ottawa. J’invente cette vie-là.


Dans ma vie à Ottawa, je fais probablement un métier sérieux, du genre conservatrice de musée ou chercheuse. J’ai une petite maison carrée à l’anglaise, comme celles qui bordent les rues ici, avec une grande galerie ombragée qui longe trois côtés des murs, et peut-être que j’ai un jardin. Dans mon jardin il n’y a pas de légumes ni rien, juste des fleurs tenaces, qui poussent toutes seules, mais c’est un beau jardin tout croche. Dans ma vie à Ottawa je suis ici parce que j’ai rencontré un garçon fragile, sérieux, inquiet, idéaliste, un long garçon intense qui a fait sciences po ou quelque chose du genre, et qui écrit dans son coin, qui enseigne sûrement, qui fait du vélo et qui connaît le nom des plantes indigènes. Chez nous c’est lui qui cuisine. Et qui écrit des lettres ouvertes aux journaux. C’est lui qui m’a emmenée ici et parce que je l’aime, je l’ai suivi, j’ai déménagé ma vie de l’autre côté, dans l’autre pays. C’est lui qui m’a remarquée en premier, et dans cette vie-là j’ai eu la grâce de laisser un garçon me choisir - on s’est connus dans un cours à l’université, un cours pas rapport qu’on avait pris tous les deux, genre chinois, un cours qu’on avait fini par abandonner vu qu’on était trop poches et qu’on s’était enfin avoué qu’on continuait à aller en classe juste pour voir l’autre. Dans ma vie à Ottawa je ne suis jamais allée en Chine, et peut-être aussi que je n’irai jamais, parce que je vais choisir d’aller en camping dans les Rocheuses et de plus tard acheter un chalet au bord de l’eau, et dans cette vie-là, probablement que je ne sais pas non plus que la Trilogie des Dragons commence avec à peu près cette phrase, “je ne suis jamais allé en Chine”. Dans ma vie à Ottawa je vais dans le quartier chinois avec mon amoureux le soir, on mange de la tonkinoise au boeuf et on parle du film qu’on a vu, parce qu’il adore le cinéma et que moi j’adore le voir adorer le cinéma. Je ne sais peut-être même pas que j’aurais voulu jouer - je trouve les actrices belles, et chanceuses. Je demande à mon homme de me tenir comme un homme, et de m’embrasser comme dans le film. On rentre dans la petite fraîche qui n’est pas encore l’automne mais qui n’est déjà plus l’été, on marche le long des grandes artères, et on se couche tôt. Dans ma vie à Ottawa je suis une autre, celle qui aurait été sage autrement, celle qui aurait eu peur d’échouer peut-être, et qui aurait choisi la voie la plus visiblement délimitée. Histoire de l’art, ou biologie. Amour d’université. Photographie la fin de semaine, cours de salsa le jeudi. Quelque chose qui tient bon. Quelque chose qui s’enracine. Quelque chose d’heureux, aussi, je suis presque sûre. Avec quelque chose qui manque, probablement, mais il manque toujours quelque chose. Tout nous manque, d’une façon ou d’une autre. Dans ma vie à Ottawa je ne pense jamais à ça.


Quand j’étais petite, la vie de tournée revêtait pour moi des attraits mystérieux et vaguement sulfureux, faits d’errance contrôlée, de dissolution douce, de village ambulant tricoté juste assez lousse, d’aventures excentriques, d’échecs sublimes, de cafés pris au petit matin sur le bord des roulottes et d’amours en forme d’acrobaties, voltiges légères sous les portes cochères, un parapluie dans chaque main pour rester en vie. Je voulais vivre dans un cirque, et bouger pour toujours. Je voulais être ailleurs. Évidemment je me trompais et en même temps, je ne me trompais pas tant que ça. Je ne sais pas comment dire. Je me trompais sur les détails. J’étais assez proche d’une partie des sensations. S’arracher. Faire du sentiment d’arrachement une sorte de dédouanement pour sa liberté. Gagner du terrain sur l’ennui, en cédant quelque chose d’autre part, quelque chose de secret, quelque chose d’autrefois miraculeux, quelque chose qui serait peut-être du temps, peut-être une illusion, peut-être un mélange des deux - comme si la conscience de la finitude des choses était le prix du voyage.


Il y a eu des moments dans cette longue aventure où je me disais que je ne saurais plus comment vivre à Québec, des moments où rentrer me mettait dans un état pas possible. Puis je me suis posée un peu et je pense que maintenant j’aime les deux, être là-bas et être en voyage, dans un aller-retour qui donne de l’air à mon âme, et qui me sauve de la sensation d’étouffer qui me prend si vite quand je reste trop longtemps sans savoir où, quand je pourrai repartir.

Mais hier, dans la salle du grand théâtre, même s’il faisait froid, qu’on a plutôt attendu toute la journée, même si c’était long et que rien de nouveau ne se jouait là - je me suis quand même dit: c’est ici que je me sens le moins étrangère. Dans le noir des théâtres. Dans la lueur invisible de cette poésie vouée à disparaître un jour ou l’autre.

mardi 11 août 2009

Le coeur est une île grecque

Je ne savais pas qu’il y avait des sortes de bleus qui pouvaient faire se serrer le coeur:  comme si dans la couleur on pouvait voir battre ce qu’avaient vu les Grecs d’il y a dix mille ans, comme un pressentiment, ou juste un vague espoir.  En regardant la mer depuis la plage d’Agia Theodoti à Ios, je me suis dit, ouin, c’est vraiment une belle place pour starter une civilisation.  Ça donne le goût.  Ça donne du gaz.  J’avais le coeur tout en noeuds à cause de la couleur de l’eau, des humains qui essayent de vivre ensemble et qui réussissent si mal, et sûrement aussi à cause de plein d’autres choses qui m’échappent, et je pensais à ça, à toute ça; et c’est à ce moment, quand j’en étais arrivée précisément, dans mon énoncé mental, au mot “civilisation”, qu’une vague m’est passée par-dessus la tête, me détrempant de pied en cap, et me calmant joliment le pompon philosophique.  Ah, la mer.

Qu’est-ce que je pourrais bien vous raconter.  En vacances quand même on fait des petites choses toute la journée, mais finalement on ne fait rien vraiment, et c’est ça qui est bon, le temps long, l’attention portée à l’échelle minuscule des événements.  Comme si le plus important se déplaçait, les grands questionnements devenant:  est-ce que j’ai de la crème solaire partout?  que faire avec mes noyaux d’olive?  est-ce que le tzatziki est meilleur ici que dans la taverne d’hier soir  -  où donc ai-je mangé le meilleur tzatziki de ma vie?  d’où viennent tous ces chats?  peut-on consommer de la salade grecque quatre fois en deux jours?  où se couche le soleil?  puis-je avoir des glaçons pour mon vin?  quel est le nom de la chanteuse du tube de l’été qu’on entend dans tous les autobus?, et toutes les variations possibles autour de ces petits thèmes de touriste.  

À Santorini, où on avait loué une maison avec mes amis, on a vus des plages noires, blanches, rouges.  On a joué dans l’eau et on s’est fait des grilled-cheese, on a dormi sur le sable, on a pris des photos, couru les couchers de soleil et les pâtisseries, bu des bières froides et du vin doux.  On a joué aux dés une fois je pense (et j’ai gagné!).  On a choisi des cailloux un par un au bord de l’eau et on a écrit le nom des plages sur des petites boîtes, on a mis les cailloux dedans, même s’ils étaient vraiment plus beaux mouillés.  On n’est pas allés sur le volcan.  À chaque fois que quelqu’un disait le mot, volcan, j’entendais dans ma tête Desjardins:  “personne ne sait ni comment, ni où, ni quand / nos lèvres touchent à la bouche du volcan”.  On a mangé des pizzas sur la plage dans le noir, avec juste le ciel immense et le bruit des vagues.

À Ios on a passé juste une journée, et on n’a vu ni la tombe d’Homère, ni la plage de Manganari, parce qu’il aurait fallu louer une auto et que je ne conduis toujours pas manuel.  On fait un pique-nique sous un arbre à la place, et après on s’est occupé de nos affaires de vacanciers, à savoir:  lire mais pas tant que ça, dormir un peu, bronzer, se baigner, ramasser des roches.  Manger un biscuit.  Nager encore, prendre une photo, se recoucher, vérifier si les roches sont sèches, reprendre le bus.  Tout ça.    

En Crète, on a été marcher dans les Gorges de Samaria, les plus longues et les plus profondes d’Europe.  C’était splendide.  La randonnée, de 18 kilomètres environ, est une longue descente sous les arbres odorants suivie d’une progression entre les deux parois vertigineuses des gorges.  C’est très impressionnant:  mais ce qui a ravi mon âme, c’est qu’au bout de tout ça, on arrive à la mer de Libye.  Avec, de l’autre côté, l’Afrique.  À à peine 500 kilomètres.  Ça m’a fait complètement halluciner.  J’ai nagé avec les poissons dans la mer de Libye.  Oui oui.  Et alors que j’en n’avais jamais eu envie, je me suis surprise à me dire que ça devait être bien, d’aller marcher de l’autre côté, de voir ce continent, de traverser par-là.  J’étais tout énervée d’être aussi proche.  Et c’était magnifique:  l’eau était turquoise et translucide, mais sur un fond noir, ce qui lui conférait une espèce de profondeur louvoyante, de beauté vénéneuse, de lueur divinatoire.  C’était vraiment fantastique.  À Elafonissi et Gramvoussa, deux plages protégées et accessibles seulement après de longs transports organisés, on a été éblouis par la splendeur de la nature.  J’aurais beau essayer de décrire la pureté de ces paysages, ça ne serait jamais à la hauteur.  Je peux dire:  paradis.  Je peux dire:  eau turquoise pâle, oeufs de tortue, sable blanc et rose.  Je peux dire sublime.  C’est tout, et ça ne sert à rien d’essayer d’en rajouter.  C’était sublime.  J’en tremble encore.  La beauté est la chose la plus reposante au monde  -  c’est comme si c’était le seul principe qui pouvait un peu apaiser la part d’intranquillité indélébile que nous portons tous.  Pour quelques temps du moins.  Beauté folle.  

En Crète pendant nos grands voyages en autobus nous avons traversé des plantations d’orangers, de citronniers, d’oliviers, de figuiers, de marronniers, nous avons vu des chèvres, des montagnes, des vallées, des chapelles partout, quelques dieux.

Les dieux grecs sont vieux vieux vieux et on peut encore les voir, assis ou pliés le long des routes, en train d’arroser leurs vignes ou de vendre du miel.  Le malheur c’est qu’on ne parle pas la même langue, et que malgré nos gesticulations, on arrive difficilement à se dire autre chose que bonjour, merci, merci, merci.  Les dieux grecs sont beaux comme des vieux et ils ne peuvent plus rien pour nous, sauf nous offrir de l’eau, de la pastèque ou un verre de raki.  

Et puis maintenant, maintenant mes beaux amis sont partis.  Depuis je traîne ici, à Syros, dans une grande maison de capitaine de bateau à vapeur.  Je fais la même chose qu'avant  -  dormir et lire, nager, bronzer un peu, manger des bougatsas et boire du café grec.  Parler aux choses, vu que maintenant on est entre nous.  Parler aux vagues.  Parler aux pierres.  Leur dire des choses inventées, et leur dire aussi la vérité.

J’ai toujours aimé les îles.  C’est là que la liberté m’est la plus douce.  Comme dérobée au reste de la vie.  À Québec j’ai l’Isle-aux-Coudres et l’Île d’Orléans, pour aller me cacher quand je suis trop fatiguée.  Pour aller prendre l’air.  Pour aller parler au ciel et à la terre.  Quand je voyage c’est toujours sur les îles que je trouve mes plus beaux refuges.  Je ne sais pas d’où ça me vient.  Peut-être que le coeur est une île  -  et qu’il est apaisant pour l’âme de voir la même chose dehors que dedans.  Beaucoup d’eau de mer, d’un bleu jamais vu ailleurs.  Un peu de terre tapée, du thym et des abeilles.  Et du vent partout autour.  

Viendrez me visiter.  Je commence quand même à être un peu (un tout petit peu) lassée d'être toute seule à la plage.

jeudi 6 août 2009

...

Petit matin.

Diaphane, la lumière

Je suis au début d’une autre sorte de nuit blanche, sur le pont d’un grand bateau qui m’emmène de la Crète à Pireaus puis à Syros, où je vais achever mes vacances grecques. 

Je vais user une partie de la nuit qui commence à essayer de raconter ce qui s’est passé, raconter un peu, mais pas tout  -   l’inoubliable a ses pudeurs, et puis aussi, je me sens comme une petite réserve:  je me souviens, mais comme si j’avais rêvé.  Comme si j’avais rêvé mon beau rêve d’actrice.

C’était...  c’était.  Comme une consolation, un festin, et un effondrement.  Tout en même temps.  C’était peut-être une utopie.  Qui a tenu, le temps de la nuit.  C’était un palais, vraiment.  C’était à la fois un cosmos, et une luciole dans le cosmos:  famille.  C’était une cathédrale, et nous dansions dedans.  C’était une amnistie.  C’était un pique-nique sur les tombes de nos plus anciens chagrins.  C’était infiniment doux et infiniment violent, c’était la chose la plus fragile que j’aie jamais vue de toute ma vie, et pourtant nous étions invincibles.  C’était une sorte de prière, je pense.  Feu de joie.  

Je n’ai pas eu peur, j’ai eu très froid, j’ai eu mal aux yeux quand le soleil s’est levé le matin, j’ai été fatiguée d’une sorte de fatigue jusque-là inconnue de moi:  j’ai été galvanisée de fatigue.  

Il y avait de la nuit, partout de la nuit, et le temps était en morceaux.  On comptait les minutes pour savoir quand dormir (presque impossible), quand manger, quand mettre les micros:  mais en même temps quand ça commençait on entrait dans une sorte de vortex où tout ce qu’on connaissait se disloquait et nous apparaissait démembré, on ne savait plus rien de rien, si c’était le crépuscule ou l’aurore, où était le ciel, si un jour ça finirait.  Quand ça commençait on entrait en éternité  -  je me suis dit parfois:  ça y est, on est tous coincés ici, il va falloir qu’on joue pour toujours.  On ne peut plus sortir.  La dernière partie la dernière pièce, qui habituellement se déroule dans l’espace d’un soupir, je jure que je l’ai trouvée infinie  -  je ne comprenais plus comment on ferait pour se rendre jusqu’au bout.  

C’était magique, et très terre-à-terre.  Les habilleuses lavaient à la brosse des costumes tout le long du show sous la scène, les chiens fous du premier spectacle, incapables de dormir, jouaient au poker entre trois et cinq heures du matin il me semble, les lits de camp étaient crevants, et les bouchons pour les oreilles ne suffisaient pas à la tâche.  C’était terre-à-terre comme manger un steak au réveil à 17h00 et partir dans les rues parmi les festivaliers pour aller travailler.  C’était magique quand même.  Magique comme environ mille cinq cents spectateurs qui sont encore là après onze heures sur des sièges inconfortables, debout dans leurs couvertures, le vent et l’épuisement.  C’est ce qu’il y a eu de plus beau  -  de plus extraordinaire:  les gens.  Ceux qui travaillaient.  Ceux qui regardaient.  Les acteurs m’ont fait halluciner.  Les acteurs étaient splendides.  Tout le monde qui travaillait, tout le monde, était bouleversant de bienveillance.  Je n’ai jamais vu autant de monde se traiter avec autant de gentillesse, de prévenance, de délicatesse.  Mes camarades, leur beauté, leur bonté, leur talent:  de ça je me souviendrai toujours.

Ce fut quatre nuits d’amour fou.

Et le public qui a tout traversé avec nous, dans cet événement inouï, où on les sentait quelque part entre la game de hockey (ils applaudissaient à tout rompre à chacune des reprises, comme pour nous donner du courage, et peut-être pour s’en donner à eux aussi...) et le pèlerinage.  Je n’en reviens pas encore.  Des applaudissements le matin, en plein jour, les pieds dans la peinture froide, les yeux pleins d’eau, les longues minutes d’ovation, et les visages, les visages des inconnus, les visages de mes amis (oh mes beaux amis qui sont venus) et le visage de mon frère, mon frère dans la foule, de ça aussi, je me souviendrai toute ma vie.

Chaque nuit, le ravissement m’a prise, jamais au même moment, jamais dans la même lumière.

La lumière était splendide.  La vraie et la fausse.  La lumière était somptueuse.  La lumière était...  diaphane.   


Pour les quinze ans de ma petite soeur, elle avait demandé (et obtenu, Dieu sait comment) un saut en parachute.  Nous étions allés, toute la famille, voir l’enfant chérie sauter d’un avion avec un instructeur et atterrir dans un champ de Saint-Jean-Chrysostome.  Elle l’avait fait, on avait crié, couru vers elle, et on était dans un état d’agitation qui ne s’était pas calmé une fois qu’elle eût sauté;  alors qu’elle avait changé complètement d’état pendant la chute.  Elle nous était revenue étrangement sereine  -  elle était comme restée en l’air.  Elle avait l’air d’être tombée amoureuse.  Ou d’être devenue soudain mystique.  Elle regardait dans le vide, et elle souriait doucement à quelque chose que nous ne verrions jamais.  Je lui ai beaucoup envié ce palpitement miraculeux,  ce poudroiement secret du coeur  -  comme des ailes de papillon qui auraient poussé quelque part dans le creux laissé par une peur de mourir.  La toute première. 

 

Je n’ai pas eu peur, surtout pas de mourir  - mais à mon tour, je souris dans le vide, je souris en silence à quelque chose que je ne peux pas bien décrire.  Mais je vous jure:  c’est magnifique.