dimanche 5 juillet 2009
Partez avant le jour
Les acteurs qui sont avec moi sur la scène me bouleversent de générosité, de talent, de bonté, de bienveillance, de beauté folle, de beauté âpre, d'abnégation, de fulgurance, d'ardeur, de courage. Je suis honorée, je suis amoureuse, je suis ravie. Je n'en reviens pas, je n'en reviens pas, je n'en reviens pas d'être là, je n'en reviens pas du privilège de vivre ça à leurs côtés. Ce qui me porte, c'est la grandeur des textes, mais c'est aussi, beaucoup, la charge partagée avec ces compagnons d'armes. Ils sont magnifiques. Ils sont au plus clair de leurs fragilités. Ils sont invincibles et désemparés. La nuit va nous prendre. Elle va nous prendre ensemble.
Ce soir on a replacé des coupures, on a eu quelques notes, on a placé les saluts (eh oui). Après on est allés manger de la pizza, et puisque nous cherchons la légèreté, puisqu'on nous a dit: dans la mesure du possible, pour demain et pour la suite, soyez heureux, soyez frivoles même, car nous savons que nous avons fait absolument tout ce qui était en notre pouvoir pour que tout aille bien, et c'est vrai - alors pour la légèreté et pour le plaisir, on est allés faire un tour de grande roue.
Quand je les regarde marcher dans la nuit, regarder le spectacle emmitouflés dans des couvertures de polaire, jouer aux dés, boire du rosé, quand je mange avec eux, quand ils me prennent par le cou, par la main, quand ils me font rire à quatre heures du matin, quand ils pleurent en se démaquillant, quand ils sortent de scène, je me dis: maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux.
Et c'est vrai de vrai.
Demain on entre là où on ne sait plus rien. Ensemble.
samedi 4 juillet 2009
Pieds nus dans l'aube
Il est quatre heures du matin et Catherine fait des listes d’aliments yin devant son ordi. Aujourd’hui nous avons tenté, après la réflexologie avec les Chinoises de Chambéry, les décoctions quotidiennes de gingembre, les douches au romarin, les probiotiques, les multivitamines, le mélange “clarté de la voix”, aujourd’hui donc nous sommes allées chez l’acupuncteur de l’autre côté de la rue et nous voilà face à nos carences en yin. Nos trois pouls partaient un peu dans tous les sens, on essaye de ramener toute ça, tsé, fait qu’il faut manger des carottes, du canard, de l’aubergine et de l’ananas. Des patates douces, du cresson. Des affaires yin, là. Catherine et moi sommes colocs ici, et on fait beaucoup de listes. Ça nous rassure, on dirait.
Il est quatre heures du matin, donc, et on se sent comme s’il était vaguement minuit et demi, parce que coudonc, on commence à basculer dans le bon fuseau horaire: on vit à l’envers.
Dans la nuit de jeudi à vendredi, on a fait notre premier filage en temps réel. C’était surréaliste. On a commencé à 20h15, et je pense qu’on a fini vers 8h40 le matin. Une folie. Jouer le soir à 20h00, dans le jour complet, dans la chaleur suffocante, ça va encore, ça se peut. Partir ensuite, pas démaquillées, marcher jusqu’à la maison pour manger, puis essayer de dormir un peu, de minuit à une heure et demie, ça devient compliqué. Faire une sieste en pleine nuit, c’est bizarre, et c’est surtout stressant. Après, repartir, marcher vingt minutes dans la ville, arriver et vite vite se maquiller, poser les micros, faire sa mise en vitesse, se réchauffer comme-ci comme-ci comme-ça, ça commence à ne ressembler à rien qu’on connaît: et alors, partir le show à 4 heures du matin, c’est-à-dire maintenant, à cette heure-ci précisément, c’est complètement irréel. Mais complètement. Et on tient assez bien, c’est ça qui est fou aussi, on se dit ça va, ça va encore, jusqu’ici ça se peut. Le jour se lève doucement et nous vole la vedette pendant quelques instants: la lumière qui change, les oiseaux qui reviennent, le ciel qui s’éclaircit, et le Palais qui se réveille tranquillement, c’est impossible de lutter, on devient accessoires dans le décor. Il fait clair, de plus en plus, et il y a l’entracte. Et c’est là, vers 6 heures du matin, qu’on se dit: oké, à partir de maintenant, je ne peux plus jurer de rien. Les répliques, que j’ai dites au-delà de deux cents fois, je les connais comme si je les avais écrites, mais je pourrais les échapper. Et on se demande si on pourrait s’endormir sur scène, assise sur une chaise. Ou s’évanouir? S’évanouir. Peut-être. On ne sait plus trop. Et on joue, on continue de projeter, on se regarde dans les yeux, les veines éclatées, nos camarades tiennent bon alors on tient bon, et “fatigue” devient un mot dérisoire pour parler de ce qui nous fracasse. En fait on est ailleurs, avec aucune idée de quand ça finira, ni de comment revenir. À date, jouer toute la nuit, c’est hallucinogène. Je sais pas comment on a fait. Ni comment on fera. J’ai bien hâte de voir le visage de ceux qui, le matin, quand j’entre pour jouer Hélène à 7h00, puis Sarah, encore plus tard, seront là. J’ai hâte à ces visages, je les verrai très bien, parfaitement même, et ils seront sûrement rares. Ils seront précieux. Nous les regarderons dans les yeux. Nous les saluerons pieds nus. Dans la lumière du jour.
Va jouer dans la cour
Je voudrais écrire tout le temps. Mais on travaille si fort. Je voudrais capturer les images de ce que l’on vit toutes les heures, pour vous les offrir en grands bouquets dépareillés, pour pouvoir en garder une trace pour plus tard aussi, pour les mettre à sécher entre les pages des livres que j’ai traînés et que je ne lis pas: je voudrais écrire tout le temps mais parfois aussi, faut bien le dire, quand on rentre après la répétition, c’est impossible de savoir quoi dire. Il y a des moments où on ne sait plus rien. On a mal. On est épuisés. On a faim et on recommence tantôt. Alors on se tait et on prend des forces.
Dimanche dernier on est entrés dans la cour, pour la première fois, ensemble. Il y avait Marie et Catherine, Isabelle, Richard et Mireille, Jean, Yannick, et peut-être d’autres aussi, je ne me souviens déjà plus. Yann faisait des tests de sons, donc quand on est montés sur la scène, “In the mood for love” jouait, vaste et doux, et c’était beau, beau, beau comme une scène de film. On a pleuré. De joie, je pense, et aussi d’inouï, d’inespéré, de beauté gratuite, de beauté folle. J’ai pensé très fort à Anne-Marie, Olivier, Jacinthe. On a ri aussi, et on a dansé un peu.
C’était moins immense que dans mon souvenir, moins intimidant, c’était plus enveloppant que ce que j’avais fini par me figurer. Il y avait le violon partout, et mes amis émus, les yeux levés vers les sièges vides, et il y avait les hirondelles qui tournoyaient au-dessus de nos têtes bénies. Les murs sont si hauts, que c’est cette dimension de l'endroit qui est la plus imposante. Pas les deux milles places. Pas la grandeur du plateau. Le plateau est bien, le plateau est parfait. La verticalité de l’endroit est très impressionnante, mais bizarrement, rassurante: quoi qu’il arrive, le ciel est proche.
Dimanche dernier on a fait ça. Ça semble déjà loin.
C’était le soir, vers sept heures, la lumière était belle et nous avons marché pour la première fois sur la scène de la Cour d’honneur. Debout dans nos vertiges, nos robes d’été, nos frayeurs les plus intimes, nos courages les plus sauvages. Debout, déjà, dans nos souvenirs.
mercredi 1 juillet 2009
Tu verras tu verras
lundi 22 juin 2009
Née à midi, morte à minuit
On dort pas longtemps. On entend les pigeons le matin, ou les enfants, ça dépend. On déjeûne. Après déjà il faudrait qu’on dîne, mais on n’a pas le temps. On se rejoint au théâtre, on mange des fruits, on boit du thé, on boit du café, on boit des litres d’eau. On sue comme des perdus. Il fait chaud, il a fait affreusement chaud tout le début de la semaine dernière - on a très chaud. On court. On se met de la peinture partout. On court. On se jette sur les murs, sur le planchers, on se jette les uns sur les autres. On mange des fruits. On boit du thé. On pleure. Le deuxième jour on s’est joué les trois spectacles: on a pleuré toute la journée. On se demande bien dans quel état les spectateurs vont se retrouver. On se parle d’élégance dans la parole, de poésie, de sens. On se parle aussi de micros, on se dit oui mais avec les micros, on nous répond c’est la meilleure équipe au monde pour microphoner du théâtre, on arrête de parler de micros. On se parle d’horaire. On essaie d’oublier l’horaire. On se parle de musique. On se retrouve à jouer du djembé, même. On parle de faire vibrer le lieu, ce grand lieu ouvert sur le cosmos, sur le ciel, sur les comètes et sur les voeux secrets qu’on avait lancés dans la main ouverte de l’univers - un des acteurs me dit: toute cette histoire fait que j’ai, en ce moment, l’âge que j’avais quand je rêvais de jouer là. On se chuchote plein de secrets tout le jour, pendant que nos camarades fondent sur la scène. On est émus souvent. On mange tous ensemble dans le théâtre le soir. On a des grands frissons et on tremble en silence. On se trouve beaux. On fait des italiennes avec les nouveaux. On change tout. On change les entrées, on change les sorties, on change l’espace entre nous parce que tout à coup le plateau est infini. On est fiers et inquiets et fragiles et concentrés. Des fois on s’applaudit. Comme quand on réussit une grande manoeuvre de groupe compliquée avec le décor, un changement de fou qui fait un boucan pas possible et qui donne l’impression au coeur qu’il va enfin sortir de la poitrine, et s’envoler, pour de bon - ah, les amis: ça va être beau. On s’applaudit aussi juste d’avoir passé à travers la journée, des petites fois. On rigole. On est déjà fatigués. On a peur pour nos voix, on boit du thym, on prend des plantes, on mange du miel, on veut que ça tienne. On veut que tout tienne. On a mal partout, je vous dis pas. On tient bon. On prend des bains. On dort et on espère qu’on pourra dormir assez. On a des bleus. Bref, on est radieux. En fait, en fait: on répète.
Nous partîmes cinq cents mais par un prompt renfort
Le premier jour tout le monde était là, on a fait un grand cercle, et on a écouté parler celui qui nous a réunis. Nous sommes cinquante-quatre. C’est inimaginable. Il y a un monde fou. Je nous ai imaginés, chacun avec sa petite valise, chacun partant de chez soi, chacun partant de cinquante-quatre endroits différents, de cinquante-quatre maisons différentes. Chacun faisant la route pour se retrouver ici. Dans notre autre maison. Chacun, ici, plutôt que chez soi, pour faire ensemble un spectacle. Nous sommes cinquante-quatre. Ils seront deux mille chaque soir. Nous serons: deux mille cinquante-quatre dans la maison sous les étoiles.
dimanche 14 juin 2009
Les grands vertiges
Au tarot, quand on tire selon la méthode de la croix celtique, on énonce la sortie de chaque carte selon l’ordre qui suit:
un - ce qui le couvre
deux - ce qui le croise
trois - ce qui est au-dessus de lui
quatre - ce qui est au-dessous de lui
cinq - ce qui est derrière lui
six - ce qui est devant lui
sept - son attitude
huit - son entourage
neuf - ses peurs et ses désirs
dix - sa résolution
Peur et désir se lisent sur une seule image. Comme l’envers et l’endroit d’une même étoffe. J’adore ce tour de passe-passe des cartes: je trouve qu’il est plein de vérité. Ou en tout cas: il est plein d’une vérité. Ça fait très longtemps que j’ai tiré au tarot - mais je pense à cette histoire de peur et de désir très souvent. Un seul mouvement du coeur, le même: fuir et se précipiter contre. Tomber, et s’envoler. En même temps.
J’ai rarement le vertige, j’ai jamais le vertige en fait, je veux dire le vrai vertige, celui des hauteurs - mais vendredi soir, quand je suis montée dans la galerie panoramique du Centre Georges-Pompidou, j’en ai eu comme une grande bouffée violente: les fenêtres étaient ouvertes, tout là-haut, et rien ne séparait les passants du vide immense, rien sauf une rambarde très simple, pas très haute, il n’y avait rien pour empêcher quelqu’un qui aurait voulu sauter. Ce n’était pas dangereux, ce n’était pas mal fait, on ne pouvait pas tomber, c’était très bien, c’était juste qu’on aurait pu sauter. Il y a une grande esplanade en pierre en bas, et je me suis retrouvée, complètement malgré moi, à imaginer ce que ça ferait de tomber de si haut. Le vent, le choc, la pierre. Ça m’a fait super peur. J’ai reculé et j’ai continué à regarder les toits et le soir qui tombait sur Paris, mais j’ai laissé faire la belle esplanade de pierre et les gens tout petits en bas. Je pense que c’est juste parce que c’est extrêmement rare, finalement, les endroits d’où ce serait facile: d’habitude, il faudrait faire beaucoup plus que d’enjamber une rambarde toute simple pour se jeter dans le vide. Mais pas là. Ça m’a vraiment, vraiment mise dans un état pas possible. Je suis redescendue très tranquillement en me demandant si je n’avais pas attrapé le vertige ou quoi.
Et puis hier je me suis retrouvée sur d’autres hauteurs, celles de l’appartement de mon ami Olivier, qui est lui-même sur les cimes de Paris (l'appartement, pas Olivier - ou en fait, Olivier aussi, quand il est dans son appartement, enfin bref), qui est magnifique, qui est beau de partout, et d’où on peut regarder le soleil se fondre majestueusement sur toute la ville. On a bu du champagne sur le balcon, on était bien, on a beaucoup ri, on a beaucoup mangé, on a repensé aux débuts de toute l’affaire, aux vrais fusils de la première guerre avec lesquels on répétait, aux bâches de plastique, à tout ce qui n’était plus dans le spectacle depuis tellement longtemps qu’on avait presque oublié que ça avait déjà failli exister, au splendide monologue où Olivier disait: imagine la tête d’une épingle au milieu du grand théâtre où tu allais danser avec Anna - c’est la taille d’un noyau au centre de l’atome, et les poussières dans le théâtre, ce sont des électrons, et le reste: du vide.
On a repensé à tout ça, et chacun, il y avait Jean aussi, et Marie - chacun en silence, on a je crois mesuré la distance qui nous séparait de cette époque - c’était il y a trois ans, c’était dans une autre vie.
On a eu droit à la lumière éternelle du couchant, à la Tour Eiffel qui scintille à toute les heures, et à une demi-douzaine de feux d’artifices qui partaient de tous les coins de la ville. On a jamais compris c’était pour quoi. Tout le monde était dehors, hier il a fait chaud, hier c’était l’été qui s’amenait enfin, le monde était léger. Et quand j’ai regardé en bas, au-dessus de la rambarde, le nez dans la cour des voisins qui faisaient des barbecues, je n’avais plus peur. Je ne me suis pas imaginé tomber: je me suis imaginé la vie dans ces petites cours cachées de l’agitation urbaine, ces petits coins de bonheur tranquille, ces familles, ces amours-là. On est rentrées à pied Marie et moi. J’ai pensé que j’allais beaucoup, beaucoup m’ennuyer d’Olivier.
Aujourd’hui dans le train on a fait des italiennes du nouveau texte. Et ce soir à Chambéry, qui sent le tilleul, qui n’a pas bougé d’un cheveu, on a mangé dehors - c’est bon, de retrouver les amis. C’est bon la hâte, et l’émotion qui nous prend doucement. C’est bon de reprendre les répétitions demain. Même si on a comme - comme un léger vertige.