dimanche 12 février 2012

Tous mes secrets



En librairie le 14 février.

mardi 18 octobre 2011

J'ai des sentiments


C’est l’automne et je sais pas si c’est parce que je travaille avec presque juste des filles, je sais pas si c’est la pièce qui nous retourne le coeur comme une chaussette, qui nous laisse comme dénudées, tous nos chagrins offerts à la galerie, le paquet d’allumettes dans la main et plus de voix pour finir la dernière réplique, je sais pas si c’est cette histoire de soeurs, amour fou qui se cabre, je sais pas si on a besoin de dormir, de hurler ou de faire silence, mais on dirait qu’il n’y a pas assez de place dans mon corps en ce moment pour tout ce qui s’y bouscule.  
J’ai envie de lire, lire, lire jusqu’à me perdre, m’oublier, ne plus me connaître.  J’ai envie de chanter et j’ai encore plus envie d’écrire des chansons, déchirantes, ruineuses, éperdues, palpitantes.  J’ai envie de sacrer mon camp et pis non, j’ai pas envie, j’ai envie de brasser de l’air, j’ai envie d’envoyer des tonnes de choses par la poste, j’ai envie de n’avoir pas de sens  -  j’ai envie d’être dans un roman de Ducharme, j’ai envie de nuits blanches et de voir le soleil se lever sur la ville, je me contiens pas, j’aime ça pis j’aime pas ça, je comprends rien.  J’ai le goût de faire des choses sublimes.  J’ai le goût de lancer des affaires.  J’ai le goût de manifester.  J’ai le goût d’avoir sept robes et de changer tous les jours.  J’ai le goût d’appeler du monde que je connais pas.
  
À la place de toute ça, parce que mon horaire est comme qui dirait complet, je me couche à onze heures max, je lis juste dix pages puis je tombe de sommeil, et le jour, le jour je cours d’une place à l’autre comme un petit soldat qui comprend pas c’est quoi le conflit.
  
C’est quoi l’affaire?

C’est-tu juste parce que je manque de lumière?

dimanche 28 août 2011

ton corps est une forêt

ton coeur c'est le chalet

les cercles de lumière sous les lampes
des ailes qui filent
petits bruits d'herbe d'aiguilles d'eau
insectes fous
pattes de souris
thé au jasmin
temps
rivière
galaxie

et le grand calme gris acier
paix sombre
mémoire étale
comme une sorte d'amnistie

le lac
réponse sybilline
à la vaste question qu'est ta vie

et un huard
et ton père qui sourit



samedi 20 août 2011

Quelques (minuscules) bleus

parfois je me demande
où est le sens

vers quoi

les fils se tendent

poèmes illisibles
routes espoirs
impraticables

je suis debout ici depuis si longtemps

et
tu l'as dit

tu ne m'avais jamais vue avant

samedi 9 juillet 2011

Vacance

Églantine sel algue sèche
l'odeur de ton île

le ciel comme une robe trop grande
le fleuve comme un amant qui bouge un peu en dormant
la lumière sur ta vie

écoute

tu ne sais jamais quand le chemin commence
ni où il finit

tu ne sais rien
ni l'heure ni ta chance

juillet et le silence

le vent dans les histoires
qui s'agitent doucement au fond de ta tête
vastes oiseaux qui s'ébrouent

les trésors que tu glanes
dans le sable mouillé de matin et d'espoir
brillent au soleil
comme tu me manques
même ici
baignée de mille grâces éblouissantes
parfumées
vivaces
sauvages


quelqu'un manque





vendredi 3 juin 2011

Jaune beurre gris débris

Cette lumière-là
jaune
tenace
dense
sous les nuages gris foncés
cette lumière-là
c'est comme avoir des nouvelles de toi
sans l'avoir cherché
c'est tout à coup le savoir
où tu seras tout l'été
le savoir et ne plus l'oublier

cette lumière-là
me prend le coeur
le tord
et le laisse là

et quand ça arrive le même soir
lumière d'automne en juin
et ton nom
ton nom
ton nom
je te raconte pas



jeudi 23 décembre 2010

Moi c’est la neige

Il y a des gens qui ne peuvent pas supporter juillet. Les nuits douces, l’air dehors, à la même température que celle du corps, la sueur salée, les concerts en plein-air. Les plaines, la lune, les vacances. Les pique-niques. Être nu pieds, être en robe, danser et puis manger tard, avec les doigts, des légumes cuits au barbecue, rien qui est prêt au bon moment. Le rosé. Le soleil. La mer, la route. Le melon d’eau. Cracher les pépins. Avoir du jus sur le menton. Être beau et collant, et bronzé, et heureux.


Il y en a qui ne peuvent pas venir voir l’automne. Les foulards et la laine, et la rentrée, l’odeur du papier neuf, livres, cahiers, crayons de bois. Les cours de natation. Reprendre. Comprendre. Apprendre une langue. Les petits bonnets, les gants, les joues roses et la buée qui sort de la bouche comme un signal, le froid piquant, le chaud moelleux, le marché et les pommes cuites, prendre des marches, faire des feux, guetter les étoiles dans le ciel étonnament clair de septembre, voir les jours raccourcir. Manger des huîtres. S’envelopper. Porter des jupes longues et des chemises. Avoir une nouvelle coupe de cheveux. Être brillant et lire des poèmes à haute voix, le soir, avant de dormir. Boire du thé. Essayer d’écrire.


Et puis pour presque tout le monde, il y a le printemps, bien sûr. Arbres et bourgeons et fleurs et pollens, bien sûr, et les abeilles, et les oiseaux. Piailler. Chanter dans la rue. Sortir dehors en souliers pour la première fois. Retrouver ses lunettes fumées. Avoir envie de déshabiller tout le monde. Poser les lèvres sur les cous soudain découverts, sur la peau retrouvée, jambes nues, épaules nues, têtes nues. Fièvre. Sève. Changer l’heure. Fondre et regarder fondre. Et les rivières en crue. Asperges, têtes de violons. Être neuf. Être en voyage. Appeler, attendre, et espérer, violemment, espérer.


Moi c’est la neige.


Quand il y a cette neige-là qui tombe, simple, nue, vraie - quand il y a cette neige lente, et sincère, et pure, qui tombe dans la nuit, c’est comme si tout ce qu’il y a d’intact en moi se levait debout. Moi c’est à ce moment-là que pour quelques secondes, parfois - je n’en peux plus d’être toute seule.

Le reste du temps ça va.


Le monde, au début, a peut-être juste été neigé. Beaucoup de paix. Beaucoup de blanc. Et les choses qui dormaient en-dessous.


Parfois je pense qu’il n’y a pas eu de big bang. Il y a juste eu une première neige.

lundi 25 octobre 2010

hier encore

ma vingtaine de va-et-vient
ma vingtaine de valises
ma vingtaine à courir dehors
ma vingtaine à t'écrire des poèmes
que je ne t'ai jamais fait lire
ma vingtaine à chercher partout ailleurs
quelque chose comme
mon coeur
ma vingtaine toute seule
ma vingtaine perdue éperdue
ma vingtaine de steppe et de théâtre
de coulisses et d'hôtels
de papier de marées d'aube de gravelle
ma vingtaine d'eau vive
de forêts
d'Adriatique d'îles de pavés de palais
de nuits blanches de plages de présages
de lumière indicible
ma vingtaine de grands rêves

ma vingtaine de premières
de défaites
de courage
de recommencements
ma vingtaine de chemin

ma seule vingtaine
ma belle vingtaine

comme je t'ai aimée

dimanche 24 octobre 2010

Straciatella, prends-moi dans tes bras

En fin de tournée. Ou en voyage. Quand on a assez mangé au restaurant, quand on a envie d'un chez-soi, même fake, même bancal, même inventé. Quand on est dans sa petite chambre et qu'on a un peu froid. Quand on ne va pas se coucher maintenant mais qu'on ne va pas ressortir non plus. Quand on est triste un peu même, ça fonctionne aussi.
La panacée. La potion magique. La botte secrète contre le spleen, l'humidité, la nuit hâtive, les regrets, l'hésitation.
Une recette italienne qui guérit tout, en cinq ingrédients, bouillon de poulet, oeuf, parmesan, muscade, persil. Du poivre si on en a.
On a beau dire, j'avoue que je suis pas d'une grande utilité publique d'habitude, mais ça, ami lecteur, ça, c'est du conseil au voyageur.

jeudi 21 octobre 2010

je fais sonner les cloches

ici j'écris au lit
je me balade en moi
comme dans une ville que j'aime
et qui me rend
mélancolique un peu
grave fugace
pluvieuse

une affiche en hongrois
des Amours imaginaires
au coin d'un cinéma le premier soir

les cloches de la basilique
pour moi toute seule
dix minutes de bruit lancé vers le ciel
célébrant mes victoires les plus secrètes
mes amours les plus silencieuses

il fait froid
je dors tout habillée
je fais des listes de choses aimées
pour me réchauffer
je marche je marche
je ne sais que marcher
marcher et boire du thé

j'ai un rhume de circonstance
le soleil cuit les façades des grands hôtels
les fins de jour pastel
me serrent le coeur

je me demande si
j'aurai le coeur serré
toute ma vie

de beauté
de silence
de solitude
et le Danube
et l'Art nouveau
et les vieux du Café Gerbeaud

ce que j'ai à apprendre:
dis-moi

il pleut toujours quelque part en moi
et il y a toujours
une grande place où je cours
vers toi
baisers cloches éternité
vin doux et paprika
et Budapest
Budapest avec toi

un jour, Budapest avec toi


mercredi 1 septembre 2010

amour ressac

la marée tresse doucement
sa toile de lumière
recommencement sans fin
étranges transparences aux berges épuisées de la soif
dénouer les lueurs
les redonner au ciel
oublier les absents
ce qui se trame en toi

la marée
amourachée
part revient
sans fatigue sans fracas
miracle trébuchant
aux plates-bandes béantes du présage

tout fuit
et
tout reviendra

écoute la mer
c'est ce miracle-là qui bruit au large là-bas
amour ressac
amarante
et la marche lente des possibles
vers toi

mardi 10 août 2010

attendre longtemps

ce que je donnerais pour
savoir ce que savent les hérons
debout dans le bruit de plumes de la paix
veilleurs du bord du monde
absorbés dans la contemplation ardente
du temps rendu à sa vraie mesure
fleuve soleil vent courants
petits poissons entre les pattes
manger
regarder
migrer
attendre
attendre longtemps
apprendre la patience
débusquer l'infini caché dans les marées
apaiser l'eau brouillée
fragile tenace
tranquille

ce que je donnerais
mes deux pieds dans la boue
ne plus douter de rien

sage comme une bête
farouche vivante brave
certaine
comme un oiseau

vendredi 6 août 2010

Tout ce qui vit

la blancheur de la chambre
coton humide autour du cœur
je ne sais plus où poser mon chagrin
au bord de quel cahier
au fond de quelle armure
au bout de quel voyage
avant tu étais loin
avant tu étais
impossible impensable
protégé
maintenant tu es juste là
aussi vrai qu’un jardin
mais tu ne reviens pas
tu ne me reviens pas
je ne sais plus où
comment
dormir
parler
écrire
je ne sais plus où comment
appeler

j’ai prié pour que tu viennes
à genoux dans le printemps
un jour de fin crachin
prière en forme de poème
église en forme de cuisine

j’ai dit poudroiement secret du cœur
petites ailes fragiles au creux de la poitrine
si tu touches ça meurt
j’ai dit serrements sarments
j’ai dit océan
un jour de fin crachin
pliée penchée couchée sur le plancher
j’ai prié
prié pour que tu m’aimes
j’ai dit les yeux fermés
choses douces choses folles choses sublimes
ta vie ma vie bercées traversées
inventées

et il y eut une nuit
mais la splendeur les tremblements n’ont pas suffit
il y eut un matin

tu es venu
tu es parti

et au lieu de t'écrire
je t’ai fait un jardin

jeudi 15 juillet 2010

You brought it back to me

Un jour tu te réveilles, et depuis les draps, tu le sens, il y a comme une odeur d’une douceur indicible, une sorte de vent dans l’appartement, un calme, tu sais pas. Et alors que tu mets de la musique tous les matins pour t’accompagner, pour faire décoller la journée, ce matin-là, le silence a une consistance parfaite, le silence est cette odeur, l’odeur de la paix, coton, aneth, lait, l’odeur est un poème tout blanc, c’est comme un courant d’air mais en mieux, c’est une annonciation, ou tu sais pas, un espoir? Un espoir en forme de brise.

Sur le balcon il y a les zuchinis qui perdent leurs fleurs mais qui font des feuilles géantes, les fraises qui rosisent, les tomates et les haricots qui manquent toujours d’eau, les laitues devenues grandes, les laitues que tu aimes tant, et toutes les herbes avec leur petite personnalité. Il y a les fleurs et il faut les arroser. Tu ne pensais jamais éprouver une telle joie à t’occuper de plantes que tu aurais plantées dans des pots. Mais le printemps arrive toujours du côté où on l’attend le moins. Et l’été est radieux, il n’y a pas longtemps tu as parié une bouteille de champagne sur la beauté de cet été à venir, et tout se déploie comme dans tes plans, tu vas gagner ton pari, l’été est splendide.

Un jour tu te réveilles, ce n’est pas un jour différent, mais l’air est plein de promesses, et tu devines qu’elles seront tenues, si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera plus tard, dans pas trop longtemps, et tu te passes de musique avec délectation, le silence est bon, dans la lumière de ton salon le silence est une bénédiction tranquille, un cadeau, comme si pour deux minutes tu avais droit au silence, dedans et dehors, comme si l’esprit pouvait être happé par une paix qui ne vient pas de lui, une paix venue du dehors, comme si tu pouvais attraper l’espoir des tomates qui grandissent doucement sur ton balcon, le faire tien, comme si l’espoir des tomates était contagieux. Un matin tes tomates rêvent si fort, et le silence est si plein de leur rêverie, que tu ne comprends plus ce qui te manquait tant, et que tu restes là, pleine de désir, pleine de lumière, pleine de la paix des laitues et de l’espérance des tomates.

jeudi 6 mai 2010

je ne suis pas une longue fille blonde

ni une chanson triste

je ne suis pas un nid de guêpes

je ne suis pas une falaise escarpée

ni une mésange fragile

je ne suis pas un miroir embué

avec ton nom mon nom de tracés

je ne suis pas une hanche fracturée

ni les éclats de ton coeur

je ne suis pas fracassée

je ne suis pas une tempête de neige

je ne suis pas domestique

je ne suis pas éternelle

je ne suis pas une plage l’hiver

je ne suis pas désolée

je ne suis pas fatiguée

ne suis pas une mer morte

ne suis pas désertée

je ne suis pas une illusion

je ne suis pas une pluie de confettis

je ne suis pas revenue

je ne suis même pas arrivée

je ne suis pas un sanglot long

je ne suis pas une grande baleine

en voie de disparition

je ne suis pas déçue

je ne suis pas absolue

je ne suis pas un personnage de Tchekhov

ni même de Mouawad

je ne suis pas une auteure

oké

je ne suis pas une auteure

je ne suis pas une lumière de Paris

je ne suis pas ton insomnie

je ne suis pas une capitale

ni une consonne ni une route de campagne

je ne suis pas une île grecque aux blancs resplendissants

je ne suis pas partie

je ne suis pas inventée

je ne suis pas perdue

je ne suis pas infinie

je ne suis pas une cathédrale

ni une batture ni un paradis

ni une salle d’attente ni un champ de coton

ni même une cabane

je ne suis pas un grand arbre

je ne suis pas un opéra baroque

je ne suis pas une kamikaze éperdue

je ne suis pas folle

je ne suis pas inquiète

je ne suis pas à toi

je ne suis ni ta mort ni ton salut

ne suis pas invaincue

je ne suis pas une armée

je ne suis pas armée


je suis un ruisseau l’été

et si tu as soif

tu peux boire ici

mardi 8 décembre 2009

Ne me quitte pas

Je la regarde avec des yeux d’amoureuse transie, ma belle ville amie. Je la regarde avec déjà comme un parfum de nostalgie qui me prend la nuque en douce et me fait frissonner un peu, comme le souvenir d’une écharpe qu’on a aimée puis perdue - comme l’empreinte d’une main qui cherchait la peau à la jonction des cheveux, la peau intacte, la peau de bébé, une main qui faisait tout le temps ça et qui maintenant n’est plus là.

Depuis cinq ans, à toutes les fois que je suis partie d’ici, je savais exactement quand j’allais revenir. Le 22 décembre, quand je vais rentrer à la maison, ce sera la première fois depuis tout ce temps-là que je ne saurai pas ce qui me ramènera ici, ni dans combien de temps. C’est fou, je ne pensais plus que ce moment arriverait.

Alors je me promène comme une ingénue dans les rues, légère comme un premier baiser, le nez en l’air, et je regarde tout comme si c’était la première ou la dernière fois, c’est pareil. Dans les odeurs de pain, de parfums de femme, d’urine, de feux de charbon, de poussière sucrée, de mer, de feuilles mortes et de pâte à crêpe, j’essaie de tout garder, tout, et de couler les effluves mêlées dans un flacon scellé au fond de ma mémoire, pour pouvoir dire: je vais à Paris, fermer les yeux, respirer et puis y être.

Je marche dans mon ailleurs originel, et je mesure à chaque pas l’étendue de mon amour pour cette ville, j’aime, j’aime, j’aime Paris, et Paris m’aime aussi, pour toujours, je le sais, je le sens, ces amours-là n’ont besoin de rien, ni promesses, ni garanties, ni photos, ni ciel de lit. Ni baisers. Ni merci. Tout est tellement déjà dit. Les noces ont eu lieu il y a tellement longtemps que plus personne ne souvient de qui était tombé amoureux le premier.

samedi 21 novembre 2009

Écrire

Regarder par la fenêtre. Faire des petits dessins dans un grand cahier qu’on traîne depuis deux mois. Avec des flèches, des coeurs, des petits barbos, des dates qui ne marchent pas toutes. Voir la lumière changer. Trouver la lumière parfaite. Éplucher une clémentine. L’oublier. Aller se laver le visage, aller se laver les mains. Sentir la rose. Faire un thé vert japonais et compter les minutes d’infusion alors qu’on ne fait jamais ça. Monter le chauffage. Mettre un foulard. Mettre de la musique, écouter du Bach, écouter Bon Iver, écouter Cat Power, fermer la musique. Appeler ma soeur. Trouver avec elle mon père et mon frère, parler une demi-heure, changer de sujet, parler de Noël, de vaccin, des chances de gagner du Canadien et de quoi faire pour souper. Raccrocher, avoir le goût d’aller patiner. Écouter de la musique de Noël. Descendre les poubelles. Marcher dehors pour la première fois de la journée. Aller acheter de la soupe aux tomates, du jambon, du pain. Revenir. Se verser un verre de vin rouge.

S’asseoir devant l’ordinateur, rester les yeux dans le document ouvert, ouvrir un autre document. Relire un bout de l’histoire de Mike, notée sur une feuille volante. Transcrire une phrase. Ouvrir une fenêtre. Penser à Mike qui racontait sur la terrasse avec tant d’humilité et de douceur, derrière ses fonds de bouteille trop grands. Penser que personne, jamais, ne demande à Mike de raconter. Trouver ça triste.

Faire des toasts. Faire chauffer la soupe. Changer l’eau des fleurs qui ont perdu toutes leurs feuilles en une nuit. Manger le sandwich et aller refaire du thé.

Prendre ses courriels. Espérer que quelqu’un nous ait écrit quelque chose de beau, quelque chose de formidable, de fou, espérer une bonne raison de hurler de joie ou de tout laisser tomber pour sauter dans le premier avion, on aurait le temps, on ne joue pas avant samedi. Espérer un mot de toi. Espérer être bouleversée.

Trois nouveaux messages. Des billets pour un spectacle et un autre mot gentil. Ce n’est pas tout à fait ça mais c’est quand même mieux que des prospectus. C’est mieux que tout à fait rien. Se demander tu es où. Se demander si toi tu sais. Qui je suis. Et que tu t’en viens.

Avoir soif. Avoir mal aux épaules. Réchauffer le thé. Penser à Juliette qui lu dans ma tasse et qui n’a pas vu d’amoureux. Espérer qu’elle se trompe, la petite vlimeuse, avec ses 94 ans que tu te dis c’est sûr qu’elle lit pour vrai dans les feuilles, c’est sûr que ça marche son affaire. Câline. Donner le nom de Maurice à un personnage plutôt qu’à un enfant. Répéter les noms: Rosa et Maurice. Ça marche. Se dire qu’on n’ira pas à Berlin, finalement, c’est trop loin. Se dire il faudrait qu’on apprenne l’allemand, c’est ridicule. Être un peu découragée. Être un peu toute seule à Stuttgart. Être un peu habituée.

Regarder par la fenêtre.

Recommencer demain.

vendredi 20 novembre 2009

L'Allemagne c'est un salon tout chaud et qui sent bon

Quand je suis partie de Lyon lundi, j’avais deux bouteilles d’eau, un petit thermos de thé à la menthe, deux clémentines et de la mangue séchée. J’ai bu une des bouteilles d’eau à la gare en attendant le train, j’avais du temps, j’avais plein de temps, pour aller m’acheter un sandwich ou je sais pas, des biscuits, quelque chose, pour mon long voyage en train qui allait durer cinq heures. Je ne l’ai pas fait, parce que je me suis dit, bon allez, je vais manger au wagon-restaurant, les salades sont pas trop mal et puis je suis si chargée. Je babillais avec mes amis et puis je suis partie.

J’ai pris mon train. J’étais fatiguée, j’étais épuisée, j’ai mal dormi cette fin de semaine, j’avais la tête pleine de soupirs, alors j’ai somnolé un peu sur le siège d’à-côté jusqu’à la gare suivante où une équipe de quelque chose est embarquée dans mon wagon pour ne plus me lâcher. Ils étaient jeunes, ils n’étaient pas vraiment beaux, ils sentaient drôles, ils jouaient aux cartes, ils étaient là pour rester. Je n’ai plus dormi. Pas grave. Je vais aller au wagon-restaurant, que je me dis. J’ai faim et puis j’ai pas tellement l’esprit d’équipe aujourd’hui.

Je pars donc dans le train.

Je marche.

Je marche.

Une voiture. Cinq voitures. Huit voitures. Douze, je sais plus. C’est long.

Et puis c’est le bout du train.

Les rails qui fuient dans le soleil blanc de novembre, pareil comme dans les films, on dirait que je viens de rencontrer mon générique. Sauf que.

C’est pas la fin du film, il me reste encore quatre heures et demie dans ce train, où est donc le wagon-restaurant?

Je repars dans le sens inverse, et je pense à mes deux pauvres clémentines, je me dis non, non, non, c’est pas possible, il doit y avoir un chariot, avec du café et des barres de céréales, une machine à liqueur, quelque chose.

Je trouve le contrôleur. Je lui demande en tentant de camoufler mon affolement: s’il-vous-plaît, où est le wagon-restaurant?

Ah ben il y en a pas. J’ai pas écouté son annonce?, nooon, non j’ai pas écouté je dormais je pense bien, ah ben voilà, elle a pas écouté, ben non, ben y en a pas. Et il se trouve un peu drôle. Je dis: on fait un voyage de cinq heures dans ce train, l’eau dans les toilettes est non-potable, et il n’y a pas de wagon-restaurant? Vous avez une petite charrette, quelque chose. Ah ben non, une charrette, ha ha ha, vous venez pas d’ici, non je viens pas d’ici, je veux dire, un chariot, un petit kiosque, aaahh elle est pas d’ici (prenant les autres voyageurs à parti), elle est pas d’ici, elle écoute pas mes annonces, elle veut un kiosque, ben il y a rien, voilà, vous êtes en France! C’est bon pour la ligne, mademoiselle, vous devriez me remercier, qu’il me dit, pendant que je m’enfuis vers mon wagon, mon équipe d’adolescents, mon I-Pod et mes deux clémentines.

J’ai pleuré dans le train, en écoutant la bien-nommée liste de lecture “Pleurer dans les trains”, j’ai pleuré un bon coup, et ce n’était pas seulement à cause de l’absence de wagon-restaurant, mais quand même. C’était aussi à cause de ça. C’était à cause de tous les absents, qui ce jour-là avaient plus tort que jamais. C’était à cause de tout ce sur quoi on pense qu’on peut compter, mais qui disparaît ou qui nous blesse ou qui est non-potable. C’était à cause de tout ce qui fuit. C’était à cause de ma peine, et d’une sorte de déception qui n’avait pas commencé dans ce train, qui avait commencé il y a si longtemps que je ne me rappelle même plus ce qui un jour m’a tant déçue, mais qui a culminé là, qui s’est épanoui en grand sur la banquette à quatre d’un train Corail qui a roulé interminablement vers le Nord. J’ai bu mon thé, j’ai écouté des chansons d’amour, j’ai mangé les pauvres clémentines, et j’ai fini par arrêter de pleurer.

Je suis enfin arrivée, et je ne sais pas: plus rien n'était grave, j’ai sauté dans un autre train à Strasbourg, ma copine est venue me chercher à la gare de Stuttgart, et plus rien n’avait de poids - la cuisine de Julianna avait la même odeur que la première fois que je suis arrivée chez elle il y a déjà deux ans, chez elle ça sent la sauge, le riz au jasmin, les écorces d’orange et le thé chaud, et je suis inatteignable. Elle m’a fait un petit lit dans le salon, j’ai arrêté d’avoir froid, j’ai dormi des heures et des heures, comme si j’étais cachée chez mes parents, dans une maison où personne ne peut venir me chercher.

L’Allemagne c’est le salon de Julianna. C’est un des pays les plus doux que je connaisse. Et on ne sort pas souvent, mais quand il faut, dehors il y a du lierre et de la lumière toute horizontale, c’est plein d’effluves végétaux et de feux de bois, ça sent la terre, la feuille qui meurt, l’automne qui veut vivre. Même pas froid. Même plus triste. Et je me repose, moi qui ne savais pas que j’étais si fatiguée.

mercredi 4 novembre 2009

Lovely




À Londres, tous les musées sont gratuits. Ce qui fait qu’ils sont remplis de gens. Samedi dernier, c’était l’Halloween, et la Tate Britain était pleine à craquer d’enfants. C’était de toute beauté. Il y en avait partout, partout, partout, il y en avait dans presque toutes les salles et il y en avait au beau milieu des halls, des couloirs, des escaliers. Ils bricolaient des squelettes, des araignées ou des citrouilles, ils se faisaient raconter des histoires de peur, ils se faisaient tirer le spooky portrait dans une cabine genre photomaton patentée, ils ont même eu droit à un opéra japonais devant une citrouille géante au milieu des portraits des Tudor. Il y avait du papier, des ciseaux, de la colle et des retailles de carton partout. Quand je dis partout, je veux dire partout. Il y avait des enfants partout. Couchés par terre, assis dans les coins, avec leurs parents, ils étaient chez eux. C’était bouleversant, je vous jure. C’était la fête et ça se passait au musée, dans ce lieu d’art investi par les familles, une vraie rencontre entre les enfants, et la beauté, et le plaisir. Je suis certaine que ces petits Anglais vont fréquenter les musées toute leur vie. Parce qu’on leur montre qu’ils y sont les bienvenus. Parce qu’on leur apprend, avec raison, que rien n’est hors de leur portée. C’était absolument réjouissant, et j’étais bien contente d’avoir à enjamber tout ce beau monde pour aller lire le nom des tableaux. Ça m’a émue à mort. Une société qui réussit à remplir ses musées d’enfants, et si joyeusement, c’est admirable.

Le rapport à la culture en général m’a complètement renversée. À Londres, la culture est conviviale. Mais vraiment. Hier soir, au show de danse qu’on est allées voir, les trois filles à côté de moi avaient leur bouteille de vin blanc en-dessous du banc et partageaient un verre aux entractes. C’était de la danse contemporaine, la salle était immense et c’était pratiquement complet, et on pouvait manger de la crème glacée ou boire une Guinness pendant la représentation. Il y avait plein de bandes d’amis, et des gens de tous les âges. Avec les filles on s’est pris une salade qu’on a mangée assises par terre dans un coin à la première pause, et c’était tout ce qu’il y avait de plus naturel, et j’ai beau chercher, je ne connais pas de salles de spectacle chez nous où je me sente si simplement accueillie comme spectatrice. Mais c’est un état d’esprit général, en fait. Ce n’est pas tant la salle que les spectateurs. Ce n’est pas tant Londres que les Londoniens.

Aaaahhh, les Londoniens. Qui sont tous bien habillés (on a beau dire, mais un homme avec un manteau qui a de la gueule ou un veston bien coupé, ça fait quand même fléchir le genou plus facilement). Qui veulent tous porter votre valise énorme. Qui viennent à votre rencontre pour vous aider quand vous affichez un air un peu perdu devant un plan, et qui ont cet accent charmant pour vous montrer le chemin. Qui vous offrent le champagne s’ils ont fait une erreur dans votre réservation pour le traditionnel afternoon tea, et qui ont avisé le chef que c’était votre anniversaire quand vous revenez le lendemain...

Sans blagues, ces gens sont délicieux.

J’ai eu vingt-neuf ans là-bas, sur les hauteurs de la London Eye, à 135 mètres au-dessus de la Tamise, d’où je voyais l’eau en-bas, le temps en-dedans et des dizaines d’avions dans le ciel de Londres, filer, filer, filer à toute vitesse et dans tous les sens.

lundi 26 octobre 2009

On peut danser dans la cuisine

“Écris - Pour qui?

- Pour les morts, pour ceux que tu aimes,

dans un monde qui fut

- Mais le liront-ils? - Non!”

- Kierkegaard.


On peut danser pour rien. On peut danser avant le souper, on peut danser dans l’herbe, on pourrait danser au soleil plutôt que de danser dans la nuit, c’est vrai, c’est Estelle ma copine qui le dit, elle a bien raison, ce serait chouette danser l’après-midi, et nu-pieds aussi. On peut danser devant le théâtre.

À Nantes un vendredi après la répétition (on a répété une fois avant la première Trilogie), Yannick a approché la voiture et mis la musique à fond dans l’allée, parce qu’on attendait, parce que la journée finie on ne savait plus contre quoi se lancer, ça fait ça parfois, finir tôt, et tout le monde a dansé. C’était super. Danser de toutes ses forces, dehors, pour rien, c’est super.


Danser dans la rue. Danser dans la chambre, danser sur le lit. Danser dans l’hiver. Danser dans le trafic. Danser dans le bus. Danser sur le toit. Danser aux saluts. Danser contre la mélancolie et contre moi qui m’ennuie de toi qui ne s’ennuie pas. Danser contre toi. Danser sans musique. Danser en secret. Danser toute seule, comme un feu, quant tu voudras me rejoindre tu le diras, quand on m’invite à danser, je dis toujours oui, c’est un principe, c’est tellement dur demander, je le sais, je ne refuse jamais ça, ni une danse, ni un baiser.


J’ai déjà entendu quelqu’un dire qu’on faisait du théâtre pour se mettre à table ensuite, ensemble, manger et boire autour d’une grande table avec les amis, les camarades, et je trouve ça assez juste.

Moi je pense que j’écris pour danser ensuite, un jour, qu’on danse ensemble, j’écris en attendant de danser avec toi.